1 milliard 300 millions, ce chiffre impressionnant n'est autre que le nombre d'habitants en Chine. Ce gigantesque pays de 9 600 000km² est une formidable mosaïque de populations diverses appelées nationalités. Au nombre de 56 officiellement, on oublie presque qu'elles existent tant la principale d'entre elles, les Hans, est importante (presque 92% de la population totale). Mentionnée sur la carte d'identité des individus, cette nationalité permet d'appliquer une discrimination positive, afin de préserver la culture et la langue des minorités éthniques c'est à dire des peuples non-Hans. Parmi les 55 ethnies minoritaires, à l'exception des Hui (chinois musulmans) et des Mandchous qui utilisent le mandarin, 53 ont leur propre langue, 21 possèdent leur propre écriture et utilisent 27 systèmes d'écriture.
Anciennement appelée le Turkestan oriental, le Xinjiang a une frontière de 5400 km avec des pays comme le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, l'Afghanistan, le Pakistan ou encore la Mongolie. Cette terre d'Asie centrale, représentant 1/6ème du territoire chinois, est majoritairement habitée par les Ouïgours qui l'ont peuplé depuis des siècles et perpétuent les traditions ancestrales. Les Ouïgours, au nombre de 8 millions, sont la minorité éthnique la plus représentés de Chine et sont musulmans. Situés sur la Route de la Soie, les Ouïgours ont joué un rôle important dans les échanges culturels entre l'ouest et l'est, et ont développé leur propre culture et civilisation.
La très récente ligne de train reliant Kashgar au reste de la Chine est un vecteur de développement qui donne la possibilité de désenclaver cette ville traditionnelle mais qui permet également aux Hans de venir y émigrer par milliers et de progressivement siniser les minorités. Ceux-ci, qui étaient moins de 10% au milieu du siècle derniers, représentent actuellement plus de 40% de la population totale du Xinjiang et vivent principalement dans les villes. Ainsi, dans la plupart des villes, le rapport Ouïgours-Chinois est passé de 9 pour 1 à 1 pour 9.
La galerie de portraits que je vous propose est une illustration des modes de vie et des traditions des Ouïgours (et d'autres minorités musulmanes du Xinjiang comme les Kirghizs ou les Tadjiks) qui tentent face à ce paradoxe de maintenir leur identité et leur diversité face à l'homogéneisation forcée de leur culture causée par l'arrivée massive de familles chinoise venues s'installer dans cette province.
Sa communauté inuit d'environ 350 âmes est une des plus isolées de l'immense île glaciale. Ici, point de terre. Dans ce territoire qui porte si mal son nom de « pays vert », il n'y a que de l'eau, de la glace et de la pierre. On n'enterre pas les morts à Kulusuk, on les recouvre de pierres et on décore les sépultures anonymes de quelques fleurs artificielles. On se rend rapidement compte que le petit village compte plus de croix de bois blanches que d'habitants en vie. Une impression mystérieuse se dégage alors de cette promenade que seul le vent accompagne. Bientôt le silence est interrompu par les cris des enfants inuits qui jouent et saluent les étrangers de passage par leur plus grand sourire. Autour des maisons, les chiens de traîneaux sont au chômage technique en cette période estivale. La nuit, alors que le soleil pointe toujours entre les crêtes avoisinantes, ils hurlent de tous leurs poumons et tentent de se libérer de leurs chaînes reliées aux pilotis des petites maisons colorées. A Kulusuk, l'eau courante ne fait pas encore partie du quotidien. Il faut se rendre à la pompe pour remplir son bidon d'eau douce. La seule supérette du village propose dans quelques mètres carrés des produits surgelés, de la nourriture périmée en provenance de l'Islande voisine, de l'alcool, des vêtements chauds et des armes.
Un des seuls liens avec le reste de la civilisation est la liaison aérienne entre Kulusuk et l'Islande. Tous les jours en été, l'avion déverse son flot de provisions et de touristes allemands ou japonais venus visiter le village et s'imprégner des traditions inuits le temps d'une après-midi. Le soir, l'avion repart de ce petit aéroport du bout du monde avec ses touristes et le village retrouve sa quiétude. Les habitants se rassemblent alors pour regarder les programmes étrangers, captés par les paraboles qui arborent les toits. Hasard du décalage horaire, les films érotiques des chaînes allemandes sont diffusés à l'heure du dîner. Dans les assiettes, la viande de phoque est souvent au menu.
Le 21 juin, le jour du solstice et de la fête nationale groenlandaise, les habitants du village se réunissent au sommet de la colline qui surplombe le village pour un méchoui convivial. Chacun tend son assiette pour partager ce repas riche en anecdotes et en moments chaleureux. Réchauffer les cœurs autour d'un verre c'est aussi un bon moyen d'oublier que le réchauffement climatique risque de mettre en péril la vie et les traditions de cette petite communauté.
23h45, je demande à Patrick de me raccompagner à l'aéroport. Déjà l'heure de se quitter après un séjour de pur émerveillement et de découverte de soi est arrivée. Le sac est dans le coffre, le passeport à la main, je vérifie encore une fois que je n'ai rien oublié. Je monte à bord de la voiture. Le moteur à peine chaud, les phares à peine allumés, nous voyons le ciel s'éclaircir comme dans un violent orage. Nous nous regardons l'un l'autre avec un air interrogatif.
" T'as vu ce que j'ai vu ?"
Nous craignons déjà la réponse affirmative. Comme pour me nier l'évidence, je prétexte un éclair... mais le ciel est dégagé et on aperçoit les étoiles.
"As-tu entendu ?" me demande Patrick
"Non" répondis-je.
"C'était très fort" retorque-t-il.
C'est vrai que je n'ai rien entendu. Peut-être que la réalité dépassait le champ de mes possibles et que j'ai cru confondre avec la musique que distillaient les haut-parleurs de l'autoradio.
Puis j'aperçois ce que je ne veux pas voir : une colonne de fumée blanche s'échappe du centre de Beyrouth. Nous allons dans sa direction car l'aéroport est situé à quelques kilomètres de là. Le silence envahit l'habitacle. Je n'entends même plus la musique. Patrick ne dit plus rien. Les mauvais souvenirs ressurgissent.
Comme pour me rassurer une nouvelle fois, je romps ce silence pour demander:
"C'était quoi à ton avis ?"
Trois secondes de silence.
Patrick me répond : "C'est la guerre civile qui recommence".
Silence de nouveau. La colonne de fumée est à quelques mètres. Nous empruntons un sous-terrain et déjà elle n'est plus. Je n'ose me retourner.
Pas un mot jusqu'à ce que mon téléphone sonne. Ma mère m'appelle depuis Varsovie. Elle n'est sans doute pas au courant de ce qu'il vient de se passer devant mes yeux mais la télépathie entre une mère et son fils est sans doute très grande. Elle comprend tout de suite au son de ma voix que quelque chose ne tourne pas rond. Elle essaye de détourner l'attention vers des sujets plus légers en me demandant s'il fait beau. Il est minuit et la nuit est tombée depuis longtemps. L'intention était là.
"Patrick vient en France avec toi ?" me demande-t-elle.
J'ai alors l'horreur de lui dire que non. Moi je pars, et lui il reste là dans ce qu'il appelle "rien d'extraordinaire, le quotidien qui reprend"
Arrivés à l'aéroport, ultime contrôle de police, ultimes adieux aussi. Les larmes à peine retenues, je serre Patrick dans mes bras et lui demande de prendre soin de lui.
"C'était très beau" me dit-il.
Oui, tout était beau dans ce petit pays. Je ne regretterai pour rien au monde cette parenthèse lumineuse dans ma vie.
Dans le tourniquet d'entrée de l'aérogare, je me retourne pour apercevoir encore une fois Patrick. Sa 307 démarre, il ne me voit pas. Il ne voit pas que cette fois mes yeux ont coulés.
0h15, je n'ai pas la tête au Duty Free. Je reçois un appel de mon père me demandant où je suis. Il a vu les infos à la télévision à Paris et déjà ce que j'ai vu est sur toutes les chaînes. Je le rassure en lui disant que je suis déjà dans la galerie marchande de l'aéroport. La salle d'attente devant l'avion de la Middle East Airlines pour Paris est équipée d'écrans plasma qui diffusent la chaîne d'infos libanaise LBC. Tout est en arabe, je ne sais toujours pas ce qu'il s'est vraiment passé. Je vois défiler des images d'ambulances, de voitures brûlées, de blessés... Autour de moi, des yeux rougis, des visages anxieux et graves. J'appelle une dernière fois Patrick. Il est déjà au fond de son lit bien au chaud. Je peux embarquer.
Par le hublot, un réacteur avec un cèdre peint dessus, il m'accompagnera jusqu'à Paris. Je quitte Beyrouth le coeur lourd.